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Là Nabi Bahdî

Un sceau est une empreinte destinée par quintessence à marquer, à garantir la véracité et l’authenticité d’un document. Il rend compte de l’évidence d’une éventuelle divulgation du document authentifié, ou encore de son altération. Le sceau peut également désigner l’objet, la matrice servant à marquer une empreinte sur un document, une information…, qu’il atteste, vérifie ou valide. Dans ce verset coranique (verset 33 de la sourate 40), le prophète est métaphoriquement imagé par un sceau : le sceau des prophètes. L’entendement et la compréhension qu’en a eus une bonne frange d’entre les musulmans, la majorité, c’est que Muhammad saws est le dernier prophète, qu’il clôture l’apostolat, et que plus aucun autre prophète ne sera jamais suscité après lui, lui y compris.

Or, si l’on reste fidèle à la définition, la fonction, et la quintessence du mot  « sceau » ; l’attribut de « sceau des prophètes » signifierait plutôt le prophète qui parachève la religion en rendant valide, en attestant la véracité de l’apostolat et du message des prophètes antérieurement envoyés. Si l’on respecte fidèlement à la métaphore coranique, « le Sceau des prophètes » représente donc un titre d’éminence qui place Muhammad saws est au pinacle de la prophétie. Il jouit du plus haut degré de la prophétie, il est le prophète suprême.

Le fait de jouir du titre de « Sceau des prophètes » et par ailleurs de prophète suprême ne ferait donc pas automatiquement du fils d’Abdullah le dernier prophète. Et pourtant d’emblée, la sainte épouse du prophète Aïcha, celle qu’il présentait comme détenant la moitié de sa science, ne manquait pas de tirer la sonnette d’alarme sur ce nous informe-t-on. Elle mettait souvent  en garde les musulmans. L’on raconte, en effet, qu’elle avait la préventive habitude de dire et de répéter :

‘‘Dites qu’il est le khâtam-an-nabiyyine,
mais ne dites pas qu’il n’y a pas de prophète après lui
’’
Durl Mansur de Jaladudin Siyuti (Vol.5) Maïmaniyy presse, Caire.

Cette voix autorisée et sage de la sainte épouse du prophète a donc bien prévenu sur la distinction importantissime à faire entre « le sceau » et « le dernier ». Voulait-elle, peut-être, éviter aux musulmans de tomber dans le piège d’une fausse interprétation du verset comme cela a été le cas plus tard, aujourd’hui ? En effet, fondamentalement, l’erreur qui est faite par la grande partie des musulmans, c’est de comprendre par le qualificatif de « khâtam-an-nabiyyine » que Muhammad est le dernier prophète dans le temps. Alors dans ce cas, comment expliquer qu’il jouisse de ce titre avant même la création d’Adam qui est le tout premier prophète dans le temps puisqu’étant le père de l’humanité ? :

‘‘J’étais khâtam-an-nabiyyine avant que le prophète Adam ne naquit.’’
Tafsir de Ibn Kathir, sur l’autorité de Ahmad Ibn Hanbal

Que faudrait-il alors, en plus, pour comprendre par la fameuse expression Là Nabi bahdi (Pas de prophète après moi), qu’aucun prophète ne viendra apporter une nouvelle charia (loi) différente de celle de l’Islam ? Que tout prophète devant apparaitre après Muhammad (comme Jésus dans sa parousie) sera obligatoirement musulman et ne fera qu’enseigner la loi islamique ?

L’éminent Cheikh, juriste et théosophe, Mohyidine Abu Bakr Mohammed Ibn Ali Ibn Arabî  Al Hâtimi[1] préfère cette compréhension. Tout comme la sainte épouse du prophète, le grand maitre[2] a abondé dans ce sens et n’a pas manqué lui aussi de sensibiliser les musulmans. Dans son très célèbre ouvrage intitulé Futûhat-al-Makkiya (Les illuminations de la Mecque), il en fait mention :

‘‘L’apostolat qui se termine avec le Prophète d’Allah, n’est que la Noubouwwat Tashrihi,
non le statut ou le rang de l’apostolat.
Ainsi, il n’y aura aucune loi abrogeant la sienne,
et aucun nouveau commandement ne peut y être ajouté
.

Voilà ce qu’il voudrait dire quand il déclara que le « Riçalat » et le « Noubouwat » ont cessé, et qu’il n’y aurait aucun messager ou prophète après lui c’est-à-dire
qu’il n’y aurait après lui aucun prophète qui abrogerait ses commandements.’’
Futûhat-al-Makkiya, Vol II, P.5

A la page 64 du même ouvrage, le grand alchimiste ajoute :

‘‘Ainsi l’apostolat n’a pas disparu complètement et c’est pourquoi
nous disons que c’est la Noubouwat Tashrihi qui a disparu,
c’est cela la signification de la phrase Là Nabi Bahdî.
’’

Considérer donc qu’aucun prophète n’apparaîtra après Muhammad n’est pas raisonnable, d’autant plus que c’est le Prophète lui-même qui a annoncé la venue d’Issa Ibn Mariam (sa parousie) qu’il présente comme un prophète et comme son vicaire :

‘‘… Je suis l’homme le plus proche de Jésus, fils de Marie,
car il n’y aura aucun prophète entre lui et moi et
il sera mon vicaire par rapport à ma communauté…’’
Chronique de Tabari, T.III, P.100

‘‘Il n’y a aucun prophète entre lui et moi et il sera mon vicaire’’ rend compte de la qualité de prophète que partagent Muhammad et Jésus entre qui, aucun autre prophète ne trouve place.

Se référant également à la mise en garde d’Aïcha, l’imâm Muhammad Chafi, auteur de l’ouvrage Khatmi Nabouw-wat fil Qoran  juge qu’avancer qu’aucun prophète ne viendra après Muhammad est même contradictoire à la tradition islamique concernant le second avènement du Christ :

‘‘La signification apparente du terme Là Nabi bahdi est à l’effet
« qu’aucun prophète, ancien ou nouveau, ne pourra venir après le Saint prophète » ;
comme une telle signification est contraire à la doctrine islamique
universellement reconnue et à la croyance unanime des compagnons
du Saint Prophète concernant la deuxième venue du Messie (la paix soit sur lui),
alors que Hazrat Aïcha et Moughira (Dieu les bénisse) ont émis le conseil
que l’on devrait éviter ces expressions qui pourraient être
contraires à la doctrine universellement acceptée.
’’
Khatmi Nabouw-wat fil Qoran, P.67[3]

Au-delà de tous ces arguments sérieux, une question légitime mérite cependant d’être posée. C’est qu’est-ce qui expliquerait donc un second avènement du Saint Prophète en la personne du Mahdi ? C’est qu’en effet, si Muhammad le Sceau des prophètes saws est venu parachever la religion et clore la Charia (la Loi) qu’aucune autre ne viendra abroger, rien néanmoins ne lui interdit de revenir restaurer l’orthodoxie religieuse. Ce qui n’est que légitime au vu de la multiplication des sectes et autres écoles dans un Islam pourtant au Dieu unique (Allah), à la tradition unique (la Sunnah du Prophète), lui-même porteur d’un seul et unique livre (le Coran) et d’une seule Loi (la charia islamique).

Et pourtant, juste deux siècles après la disparition du Prophète, pas moins de quatre grandes écoles sont comptées dans la communauté islamique : celle d’Abû Hanifa (696-767), de l’imâm Malick (712-795), de l’imâm Châfi (767-820), et enfin celle de l’imâm Hanbal (780-855), sans oublier maintenant les dissensions, heurts et autres controverses -toujours d’actualité- entre sunnites et chiites[4]. Alors, pas même besoin d’en rajouter pour légitimer une seconde présence du maitre de maison venu restaurer un héritage égaré, fût-il par le biais d’une autre casquette, sous une autre apparence :

‘‘Mais, le parachèvement de la religion, s’il ferme la porte à toute innovation,
à tout rajout, n’exclut néanmoins nullement la restauration.
Or la fonction de l’Imâm Mahdî est justement, non point d’innover,
mais de restaurer l’orthodoxie de la religion, comprise comme soumission à l’Absolu.
Si rien n’interdit au dernier maitre de restaurer l’ouvrage commun,
rien ne s’oppose à l’avènement du Prophète restaurateur de l’édifice islam : l’Imâm Mahdî.
’’
Le Sceau du Paraclet, P.105

Mais aussi, c’est ce contexte et ce climat mondial tendu de la fin des temps qui explique l’avènement de l’Imam Mahdi. Il est porteur de solutions et de justice face aux maux, difficultés et autres complexités d’une fin des temps cahoteuse et chaotique, en tant que Guide de la fin des temps et calife de Dieu.

Au sens absolu terme, il n’existe qu’un seul messager universel porteur par ailleurs d’un message universel, c’est Muhammad. Or, c’est lui-même qui prédit la venue du Mahdi à la fin des temps devant venir clôturer la religion universelle qu’il a lui-même ouvert :

  • ‘‘Le Mahdi c’est moi, c’est par lui que la religion sera fermée comme elle avait été ouverte par moi.’

  • ‘‘Allez vers lui, même si vous devez traverser les glaciers à genoux. Il est le Mahdî et le calife d’Allah.’’

  • Jésus –Sur lui le salut– est censé rencontrer le Prophète dans sa parousie : ‘‘En effet, lorsque Jésus -que la paix soit sur lui- retournera dans ce monde, il rencontrera le Prophète -que Dieu lui accorde la grâce et la paix- sur terre.’’ (Le Retour de Jésus, P.57)

  • Jésus sera le vicaire du Prophète,

  • Jésus sera le vicaire du Mahdi,

  • Le Mahdi suivra les traces de Muhammad sans en dévier un pas,

  • Le Mahdi ressemble à Muhammad par les qualités et pas par le physique…

C’est à cette même synthèse intelligente, cet aboutissement parfaitement logique et évident, qu’est parvenu Paul Casanova (1861-1926), ancien directeur de l’Institut français d’Archéologie orientale et Professeur de langue et littérature arabes au Collège de France, qui s’est également intéressé à la question à travers son ouvrage intitulé Mohammed et la fin du monde, Etude critique sur l’Islam primitif. Aux pages 54 et 55 de son livre paru en 1911, il conclut :

‘‘A mon tour, je dis : le Mahdi n’est autre que le prophète de la fin du monde
reconnu par les Gens de l’écriture, au dire de Nichahouri,
et que Mohammed devait réaliser.
Il n’est autre que le prophète de la malhamat que devait être Mohammed.
Il n’est, en un mot, Mohammed se survivant à lui-même
sous une autre forme, et achevant son œuvre messianique
.
S’il n’en était pas ainsi, le mahdisme qui est l’essence même de l’islam
en serait également la négation, puisque, comme nous l’avons dit,
il va à l’encontre de la doctrine fondamentale de Mohammed :
Il n’y a pas de prophète après moi.
’’

 

… Mais alors, quoi de plus évident que de voir et d’admettre que le Mahdi n’est personne et ne peut être personne d’autre que Muhammad réinvesti messager universel dans une co-parousie avec le Christ, son vicaire ? D’autant plus qu’un jour, le Prophète lança subtilement aux musulmans :

‘‘Comment vous comporterez-vous lorsque Issa Ibn Mariam descendra parmi vous
et que votre Imam sera un des vôtres ?’’
Les Traditions islamiques, T.II, P.321
Rapporté par Abu Huraïra, authentifié par Al Boukhari
et repris par Ibn Khaldun

Il n’est certes quand même pas raisonnable pour les musulmans, d’aller chercher un autre imam commun à tous le musulmans en dehors de la personne du Prophète. Si tous les musulmans sont réunis, qui peut prétendre jouir du titre d’Imâm devant Muhammad, lui-même Imâm de tous les prophètes, Imâm de tous les imâms, et  donc en définitive Imâm de tout imâm ?

Refuser au Mahdi l’attribut de prophète, du Prophète, pose un problème difficile, une énigme à laquelle les adversaires de la parousie du Prophète peinent difficilement, jusqu’à présent, à trouver une réponse, c’est quel est le statut du Mahdi ? Comment comprendre que le Fils de Marie qui est un membre du cercle restreint et élitiste des cinq prophètes de fermeté, les plus éminents, ne puisse être que son vicaire ?

Dans un ouvrage paru en 1885 et traitant exclusivement du Mahdisme, un professeur au collège de France de l’époque nommé James Darmesteter fait une excellente présentation de la question du Mahdi qu’il intitule la Théorie du Mahdi. Dans cet ouvrage fort singulier présenté à la conférence du 28 Février 1885 à la Sorbonne devant l’Association Scientifique de France, et où l’auteur montre avec aisance une réelle maitrise de la question, Darmesteter s’adossant sur la tradition islamique, décline et confirme le statut et la place de Jésus-Christ aux côtés du Mahdi présenté comme un prophète. Le Messie ne sera que le vicaire du Mahdi, que son auxiliaire :

‘‘Jésus est au-dessus des prophètes de la loi ancienne, mais il est au-dessous des prophètes de la loi nouvelle, celle qu’inaugura Mahomet[5]. Il ne sera donc dans la lutte finale que le serviteur et l’auxiliaire d’un personnage plus auguste : ce personnage est le Mahdi.

Le sens littéral de ce mot de Mahdi n’est point, comme on le dit généralement dans les journaux, Celui qui dirige, sens en effet plus satisfaisant pour un Européen ; Mahdi est le participe passé d’un verbe hadaya, diriger, et signifie Celui qui est dirigé. L’idée fondamentale de l’Islamisme, c’est l’impuissance de l’homme à se diriger lui-même, à trouver la vérité, la voie droite. Par bonheur, Dieu envoie par instants à l’humanité ignorante des hommes en qui il met sa science et à qui il révèle ce qui est et ce qu’il faut faire, ce sont les prophètes. Le prophète, par lui-même, est aussi ignorant, aussi frêle, aussi borné que le reste de ses frères ; mais Dieu lui dicte, fait de lui son porte-paroles, et, s’il est le directeur des hommes, c’est parce que lui-même est seul « le Bien-Dirigé », le dirigé de Dieu, le Mahdi. Le mot de Mahdi n’est donc qu’une épithète qui peut s’appliquer à tout prophète et même à toute créature ; mais, employé comme nom propre, il désigne le Bien-Dirigé entre tous, le Mahdi par excellence, c’est-à-dire le Prophète qui doit clore le drame du monde. De celui-là Jésus ne sera que le vicaire.’’ (Le Mahdi depuis les origines de l’Islam jusqu’à nos jours, P.7-9)

En effet, refuser au Mahdi le statut de prophète, du Prophète, conduit, comme évoqué tantôt, à faire face à une difficulté non négligeable, une pierre d’achoppement,  une imparable aporie, c’est alors comment dans ce cas Jésus, un des plus éminent prophète, membre du cercle restreint des cinq prophètes de fermeté (Ulu’l-Azm), peut-il être son vicaire, que son auxiliaire ? Car le messager arabe nous dit bien que l’Imam sera justement nommé le Mahdi parce qu’il sera le guide de toutes les créatures : et donc de Jésus aussi dans sa parousie qui sera son contemporain :

‘‘…Or sache qu’on le nomme le Mahdi parce qu’il sera le guide
de toutes les créatures de la terre.
’’
Les Chroniques de Tabari, P.69-70[6]

Les adeptes de la Ummah Ahlu Lahi sont très à l’aise devant cette question qui ne représente guère un incontournable obstacle pour eux, pas même une difficulté. La logique de leur foi résout toutes les énigmes qui, pourtant, ont posé un profond souci à la plus grande intellection musulmane de tous temps et de toutes générations. C’est que la lune, tirant sa lumière du soleil, lui est logiquement et simplement auxiliaire. La lune succède naturellement au roi soleil, une fois ce dernier éteint, à la tombée de la nuit.

CHAM LAHI


 

[1] Il est plus connu sous le nom d’Ibn Arabî

[2] C’était un surnom donné à Ibn Arabî.

[3] Cité par Assane Sylla dans « Le Soleil de l’Occident », P.127

[4] Les spécialistes du Moyen-Orient prévoient même une probable guerre arabo-arabe entre les sunnites (menés par l’Arabie Saoudite) et les chiites (menés par l’Iran).

[5] Comparez avec le hadith à travers lequel le Prophète dit : ‘‘Le Mahdi c’est moi, c’est par lui que la religion sera fermée comme elle avait été ouverte par moi.’’

[6] Repris dans Le Sceau du Paraclet (P.158)

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